NOTRE AMI CHARLES ONANA PUBLIE UN NOUVEAU LIVRE, « CINQ ENQUÊTES SUR UN ATTENTAT »

A ce propos, on lira avec profit l’article de Charles Jaigu paru dans le Figaro qui pose les bonnes questions sur le drame rwandais et l’impossibilité, plus de  trente ans après, de faire émerger une vérité que tout le monde connaît en fait.

Cinq enquêtes sur un attentat, de Charles Onana. L’Artilleur, 400 pages, 17,90 €

CHRONIQUE – L’historien revient sur les cinq enquêtes qui ont tenté d’élucider l’attentat qui a déclenché le génocide rwandais. Lecture salutaire qui dérange la version imposée en France par les inconditionnels de Paul Kagame.

Le 6 avril 1994, le Falcon 50 est abattu par un missile sol-air au moment d’atterrir au-dessus de l’aéroport de Kigali. Il transporte le président rwandais Juvénal Habyarimana et son homologue burundais, Cyprien Ntaryamira, leurs collaborateurs et trois Français membres de l’équipage. La mort du président Habyarimana déchaîne aussitôt la violence punitive des Hutus extrémistes. Et, bien sûr, il pulvérise l’espoir d’un régime multipartite d’alternance sur une base démocratique qui avait été acté lors des accords d’Arusha un an plus tôt. Charles Onana s’est intéressé dès 1996 à cet attentat qui est à l’origine d’une guerre civile rwandaise aux conséquences régionales dramatiques. Il est alors un jeune historien franco-camerounais formé en France. L’Afrique équatoriale est pour lui une réalité lointaine. « Je n’avais rien à voir avec les Tutsis et les Hutus, et je ne cherchais pas à plaider pour l’une ou l’autre des deux ethnies, je voulais comprendre, et je m’étonnais que la mort de deux chefs d’État finisse dans la colonne des faits divers. Je m’étonnais aussi que la France ne prenne pas plus à cœur le sort de trois de ses ressortissants », nous dit-il. Il publie son premier livre à ce sujet en 2002.

À découvrir

Plusieurs enquêtes se sont succédé dès 1995, et la dernière a été close en 2018 par un non-lieu des juges d’instruction français. À l’exception de celle-ci, qui ressemble plus à une opération diplomatique d’apaisement bilatéral, toutes les autres ont livré des indices concordants qui pointent tous en direction du FPR de Paul Kagame, et pas du tout en direction des membres du gouvernement hutu. L’enquête belge, l’enquête espagnole, la première enquête du Tribunal pénal international et la première enquête du juge Bruguière en France – à la demande des familles de l’équipage français du Falcon – ont multiplié les éléments à charge. Le juge Bruguière, comme le juge espagnol, n’a pas hésité : ils ont lancé un mandat d’arrêt international à l’encontre de Kagame et de son entourage. Le premier dès 2004, le second en 2006.

À lire aussi Trente ans après, le douloureux héritage du génocide rwandais

Publicité

Le juge Bruguière avait conduit l’enquête sur le DC10 d’UTA abattu en 1989 et désigné Mouammar Kadhafi comme coupable de l’attentat. Il n’avait pas peur de s’en prendre à un autre dictateur. Mais Kagame a d’autres moyens de pression. Il lance donc une contre-attaque en accusant la France d’être « coresponsable du génocide tutsi », à cause de son soutien historique à Habyarimana, y compris dans la période finale. Accusation habile, qui met sur le banc des accusés un François Mitterrand en fin de vie et de règne, supposé ici complice par sénilité d’un plan ou d’un projet dont il aurait eu connaissance et qu’il aurait choisi d’ignorer. Or Bruguière part à la retraite. Et la France, celle de Nicolas Sarkozy, en l’occurrence, veut se sortir de cette confrontation avec Kagame. La condition d’un rapprochement franco-rwandais suppose le renoncement au mandat d’arrêt à son encontre. Marc Trévidic s’y emploie dans une nouvelle enquête qui abandonne les chefs d’accusation retenus par son prédécesseur. N’en doutons pas, le succès de Kagame a inspiré Alger et d’autres capitales africaines. Ils ont vu et bien vu que le chantage génocidaire, ou ses variantes (crime contre l’humanité), impressionne beaucoup la patrie des droits de l’homme.

Déranger l’interprétation officielle

De son côté, Charles Onana a dit et répété qu’il ne niait pas le génocide, mais c’est de cela qu’on veut l’accuser. L’année dernière, les partisans du dictateur tutsi en France ont obtenu sa condamnation pour négationnisme à propos de son livre précédent, intitulé Rwanda, la vérité sur l’opération turquoise (Éditions l’Artilleur). Condamnation dont il a fait appel. Ce procès pour négationnisme a été possible parce que la loi Gayssot transforme en émule de Robert Faurisson tout historien qui jette un éclairage différent sur un massacre ayant reçu le label de génocide. François Mauriac avait coutume de dire qu’il faut « déranger l’interprétation officielle des événements ». C’est exactement ce qu’a osé Charles Onana depuis 1996, avec un courage certain.

Mais revenons à l’attentat. Carla del Ponte, présidente du Tribunal pénal international pour le Rwanda de 1999 à 2003, avait confié à la presse en 2000 : « S’il est prouvé que c’est le FPR qui a abattu l’avion, l’histoire du génocide devra être réécrite. » Onana la prend au mot : « L’assassinat du président Habyarimana a été réduit à un fait divers dans l’histoire du génocide. En effet, quelle importance ? Si Habyarimana est le cerveau du génocide, personne n’ira pleurer sur sa tombe. Si, en revanche, il s’avère qu’il était un modéré et qu’il aurait été tué par la faction radicale du parti hutu, alors c’est bien triste pour lui, mais le résultat est le même : ce sont les Hutus extrémistes qui ont fomenté le génocide, et le FPR est arrivé en sauveur. » Mais si Habyarimana n’a pas été abattu par les Hutus radicalisés, que faut-il en conclure ? Que Paul Kagame, redoutable Machiavel, a voulu cet attentat pour déclencher une guerre civile, quelles qu’en soient les conséquences pour les Tutsis de l’intérieur, afin d’arriver au pouvoir et de jeter au panier les accords d’Arusha. C’est ainsi que Carla del Ponte formule l’hypothèse dans ses Mémoires publiées en 2009, sans, bien sûr, la confirmer.

Différence des définitions

En France, cette idée choque profondément, car elle a pour conséquence de fragiliser la caractérisation d’un génocide au Rwanda. Onana nous fait part d’une différence importante entre la définition française et celle de l’ONU. L’approche française suppose « un plan concerté tendant à la destruction partielle ou totale d’un groupe ». C’est le modèle nazi du génocide des Juifs qui instruit ici la définition française. La définition en droit international se contente d’une « intention spécifique ». Il peut être le résultat d’un déchaînement de violence, mais non préparé par un gouvernement en place. « Elle ne fait pas de la planification un élément constitutif obligatoire du génocide lui-même. C’est pourquoi le Tribunal pénal international parle d’un génocide tutsi, tout en excluant la planification, car il n’a pas pu établir celle-ci. »

À lire aussi Au cœur du «miracle» rwandais, 30 ans après le génocide

En droit français, donc, s’il n’y a pas de planification étatique, il n’y a pas de génocide. Or il y a bien un génocide des Tutsis conduit par des extrémistes hutus en rupture avec Habyarimana. Il faut donc trouver les planificateurs, et si possible au plus haut niveau. C’est pourquoi les amis de Paul Kagame ont tenté par tous les moyens d’accréditer l’idée qu’Agathe Kanziga, veuve du président Habyarimana, ainsi que son frère ont été « les véritables cerveaux » du génocide, dans le dos du dictateur hutu. Thèse qui a été rejetée par tous les juges. En France, le 20 août 2025, les juges d’instruction ont rédigé une ordonnance de non-lieu concernant l’accusation qui vise depuis vingt ans Agathe Kanziga, qui vit en France. Ils y disent sans la moindre restriction qu’il n’y a pas le début de commencement d’une preuve que cette dame soit coupable d’un tel crime. Mais, en France, tout est politique. La chambre de l’instruction n’a pas jugé cette conclusion suffisamment claire. Elle a demandé « la poursuite des investigations ».