Négrologie

« Négrologie » par Stephen Smith (édition Calman Levy, réédité en livre de poche chez Hachette, collection Pluriel, en septembre 2004)

Ce livre a surpris (ceux qui ne connaissaient pas la réalité de la situation), voire choqué (les gens de mauvaise foi ou conditionnés intellectuellement), mais ce qu’il présente n’est que la vérité. L’auteur argumente et prouve ce qu’il écrit. Ancien journaliste des journaux Libération et du Monde, il ne peut être qualifié de raciste comme d’aucuns l’ont commodément écrit, cette technique de satanisation du contradicteur, véritable stérilisateur de la pensée, faisant alors office de réplique en dispensant l’imprécateur d’argumenter rationnellement en étayant ses arguments par des pièces à conviction.

Les critiques de l’époque ont été dans l’ensemble de qualité, ce qui est pleinement justifié :

« Stephen Smith aime trop l’Afrique pour souffrir ses mensonges. Elle se meurt, dans la plus sanglante et douloureuse des agonies.   Mais la faute n’en est pas d’abord à la colonisation ou à la mondialisation. […] Il faut lire Négrologie pour mieux aimer les Africains. »

 

Francis Brochet, Le Progrès, 2 novembre 2003.

« Dans un essai implacable, Stephen Smith dissèque les maux du continent. “Un bilan, pas un pamphlet.” Voilà comment, quarante ans après le cri d’alarme de René Dumont, Stephen Smith, journaliste au Monde, définit son essai décapant, Négrologie. »

Vincent Hugeux, L’Express, 27 novembre 2003.

« Puisqu’il a une affection toute particulière pour l’Afrique d’entre les tropiques, dont il est l’un des meilleurs observateurs, le journaliste Stephen Smith n’y va pas avec le dos de la calebasse dans son dernier livre Négrologie. Son constat est impitoyable. […] Terrible réquisitoire et utile rappel que ce livre dont les propos les plus durs s’adressent non pas aux Africains, mais à “leurs amis occidentaux, ‘gardes-faune’ complices du meurtre de masse qui défigure la face du continent”. Noir c’est noir. »

Jérôme Stern, La Tribune, 5 décembre 2003.

«Pour celui qui s’intéresse à l’Afrique, la lecture de ce livre est à la fois nécessaire et douloureuse. L’auteur, fin connaisseur d’un continent qu’il arpente depuis vingt ans, dresse un bilan sombre d’une Afrique dévastée par tous les maux, du sida à la corruption, des guerres fratricides à l’assistanat érigé en institution. Rien de neuf, sauf que Stephen Smith, longtemps journaliste à Libération et passé au Monde en 2000, met les Africains devant leurs responsabilités, même s’il dénonce au passage la gratuité de l’aide apportée à l’Afrique en soulignant que “le plus destructeur pour un pays, c’est d’être comblé de fonds d’assistance, sans qu’il n’y ait la moindre contrepartie”. »

Pierre Cochez, La Croix, 9 décembre 2003.

« On peut être accablé par le pessimisme absolu du constat ; mais Stephen Smith croit aux vertus de l’électrochoc. Se défendant d’avoir écrit un livre “gentil”, il n’aspire qu’à creuser la blessure, “qu’à plonger la plume dans les plaies ouvertes” comme s’il gardait une confiance paradoxale dans la cruauté du diagnostic, seule à même de dissiper fantômes et fantasmes et d’éveiller les consciences. En refermant ce document tout vibrant d’une sorte de fureur contenue et d’amour déçu, on songe à l’adage célèbre de Hölderlin : “Là où croît le danger croît aussi la force de ce qui sauve.” »

Pascal Bruckner, Le Monde, 12 décembre 2003.

« Depuis de longues années, je n’avais été sous le choc d’un livre aussi terrifiant, parce que compétent, informé et honnête, que celui de Stephen Smith, Négrologie. »
Alfred Grosser, La Croix, 5 janvier 2004.

«L’une des grandes qualités du livre impressionnant de Stephen Smith, Négrologie, pourquoi l’Afrique meurt, est sa profonde honnêteté dans l’analyse des causes. Il en est une qu’il a le courage de relever, dût-il se faire haïr par une bonne part des élites africaines : la prétendue “conscience noire”, “l’intériorisation du racisme érigée en vertu africaine”. »

Ouest-France, 25 mars 2004.

« Les malheurs de l’Afrique relèvent avant tout de la responsabilité des Africains eux-mêmes, acteurs principaux et fossoyeurs de leur pays. C’est le sens du titre provocateur de l’ouvrage : la “négrologie” tue le continent, les Africains se comportant comme leurs caricatures les plus grotesques (rois nègres, nègres noceurs, sauvages…). Un livre résolument à contre-courant du “politiquement correct” […]. Trempée dans les plaies de l’Afrique, sa plume vive et précise rend horriblement crédible son diagnostic, à savoir que le berceau de l’humanité risque de devenir une nécropole, au sens propre, hélas, mais aussi au sens figuré, comme tombeau d’une certaine idée de l’homme. »

Le Télégramme de Brest, 28 mars 2004.

Puis, le groupe de pression pro-FPR, le premier instant de surprise passé, a conduit de véritables attaques ad hominem contre Stephen Smith.

Rwanda : la marche au génocide

Contre-enquête sur le génocide
Le mercredi 6 avril 1994 à 20h25, l’avion du président rwandais Habyarimana est abattu par un missile sol-air au moment où il va atterrir à Kigali. Dès le 8 avril, des éléments extrémistes de différents partis forment un gouvernement intérimaire, après qu’ont été éliminées les personnalités du gouvernement et les autorités favorables à un accord avec le Front patriotique rwandais (FPR) [1]. Le 7 avril, des massacres de civils tutsis débutent à Kigali et dans les deux préfectures situées au nord du Rwanda. Ils sont commis par des miliciens et des soldats obéissant à des autorités militaires et des autorités territoriales pour qui ces tueries vengent le président Habyarimana (originaire de l’une de ces préfectures) et constituent un avertissement : les Tutsis paieront de leur vie les avancées du FPR. À cette même date et durant quelques jours, de tels massacres organisés n’ont pas lieu dans les autres préfectures. Vers la mi-avril, les officiers opposés à cette politique ayant été neutralisés, le gouvernement intérimaire engage une stratégie de génocide, réussit à la mettre en œuvre dans tout le pays et la mène d’avril à juillet 1994.

 

Sept chapitres de l’ouvrage (7 à 13) relatent comment, après l’attentat, le gouvernement intérimaire a voulu et organisé le génocide. Un tel récit s’insère dans une controverse qui dure encore : il contredit en effet une version influente de l’histoire des origines du génocide. La thèse officielle, présentée par le FPR comme l’unique vérité, est que les autorités rwandaises, d’origine hutue, auraient prémédité le génocide depuis 1959 ; il en donne pour preuve les exactions et les pogromes subis par la minorité tutsie depuis cette date, crimes qui auraient intentionnellement préparé la « solution finale ». Ces violences ont bien eu lieu. De plus, la République rwandaise, née de l’indépendance, n’a pas reconnu aux Tutsis les mêmes droits qu’aux autres citoyens. Ils en ont même été privés à bien des égards : les centaines de milliers de réfugiés tutsis vivant à l’extérieur du Rwanda ont été, durant des décennies, exclus de la nationalité rwandaise. Quant à ceux qui continuaient à vivre au Rwanda, soumis à de multiples pratiques discriminatoires, ils formaient un groupe séparé des autres, déclassé, « racialisé » par l’idéologie ethniste du pouvoir.

 

De son côté, sans remonter jusqu’aux troubles de l’indépendance, le procureur du TPIR a soutenu la thèse d’une planification du génocide, planification qui aurait été antérieure à l’attentat du 6 avril 1994. Le procureur tenait pour preuve de la conspiration un ensemble d’éléments préexistants à l’attentat – éléments effectivement déterminants dans la perpétration du génocide, dont entre autres la création, en juillet 1993, de la Radio télévision libre des mille collines (RTLM) dont les violentes diatribes ethnistes devinrent, en avril 1994, d’incessants appels au meurtre ; l’organisation de milices partisanes, armées et entraînées par des militaires dès la fin de l’année 1993 et qui tuèrent tout au long du génocide ; un programme d’« autodéfense civile » dont l’encadrement fut restructuré en mai 1994 afin de renforcer la politique des massacres. Il y eut aussi un rapport secret de décembre 1991, émanant d’une commission militaire formée sur ordre du président Habyarimana et définissant l’« ENI » [l’ennemi] comme « le Tutsi de l’intérieur ou de l’extérieur extrémiste et nostalgique du pouvoir ». Des incitations publiques à la haine ethnique furent également proférées par des personnalités politiques et des autorités locales et des massacres localisés de populations tutsies eurent lieu.

 


On comprend que la perpétration du génocide tutsi, à partir d’avril 1994, ait suscité une lecture rétrospective d’un ensemble d’éléments qui, sans conteste, comportait des attitudes et des discours explicitement génocidaires ainsi que des pratiques meurtrières à l’encontre des Tutsis. Cependant, à l’occasion de différents procès concernant des autorités politiques et militaires, les juges du TPIR n’ont pas admis la thèse du procureur, c’est-à-dire l’existence d’une entente en vue de commettre un génocide qui aurait été nouée avant le 7 avril 1994 entre les accusés eux-mêmes et en lien avec d’autres personnalités [
2]. Ce jugement a été âprement contesté par les représentants de divers collectifs, selon lesquels la « planification » du génocide avait été conçue dans les hautes sphères de l’État rwandais depuis octobre 1990, au lendemain de l’attaque conduite par le FPR. Il a même été stigmatisé comme « négationniste ».

 

Cette qualification risque fort d’être appliquée au récit construit par André Guichaoua. À l’encontre d’une telle accusation, il me semble que ne va pas de soi une écriture de l’histoire qui assimile à une planification des discours et des actes meurtriers visant une catégorie de la population. C’est envisager comme inéluctable un processus qui aurait, en fait, pu être bloqué. Nous retrouvons là un programme ancien de l’historiographie du génocide juif : établir qu’il y a une différence de nature entre les discriminations, les exactions d’abord appliquées aux Juifs, et la politique systématique d’extermination. Ainsi, les historiens actuels ne considèrent plus que le sort du monde juif européen s’est trouvé scellé en 1933, lorsque fut rédigée la première définition du « non aryen ». Nous opérons cette analogie pour mieux faire comprendre ce que signifie la controverse suscitée par la question de la planification du génocide tutsi, de son origine, de ses initiateurs. En effet, de façon comparable, même si des actes et des discours génocidaires ont visé les Tutsis dès 1959, et de façon plus intense à partir de 1990, le lancement et la perpétration du génocide n’ont été possibles qu’après le 6 avril 1994, lorsque le gouvernement intérimaire eut les mains libres, après avoir éliminé les autorités légitimes.

 

La charge de la preuve
La restitution de ce qui s’est passé à Kigali la nuit du 6 avril et les jours suivants entre les divers protagonistes rwandais et non rwandais, est cruciale. C’est pourquoi André Guichaoua multiplie les éléments de preuve permettant d’établir la composition des réunions successives et les objectifs explicites ou secrets des uns et des autres, et de retracer les parcours meurtriers dans la capitale. Les sources ne manquent pas et ont des origines multiples : sources judiciaires, les plus importantes provenant du TPIR (auditions de témoins, notamment de survivants, dépositions de personnes inculpées, actes d’accusation établis par le procureur et jugements prononcés par le Tribunal), d’autres provenant de procès intentés, au nom de la compétence universelle en Belgique et au Canada, contre des Rwandais accusés de génocide ; sources produites sur d’autres scènes d’investigation, telles les enquêtes parlementaires menées en 1998 par le Sénat belge puis par l’Assemblée nationale française ; sources constituées par l’auteur lui-même qui a mené de nombreux entretiens avec des acteurs rwandais (acteurs libres, mais aussi acteurs emprisonnés) et dont il reproduit partiellement témoignages et analyses.

 

Le témoignage oral et, en particulier, le témoignage dans une arène judiciaire forment une part importante de la documentation. Il reste qu’une reconstitution qui s’appuierait exclusivement sur ce corpus ne serait pas convaincante. À cet égard, la pratique de production et d’utilisation des attestations personnelles concernant le Rwanda est justiciable des travaux menés par Renaud Dulong [3]. En effet, les déclarations de témoins prennent, à elles seules, valeur de preuve définitive dans les publications émanant d’instances gouvernementales rwandaises ou d’organisations militantes, sans que toutefois soient connues, restituées et examinées les conditions de recueil de ces témoignages, qui ne sont pas non plus confrontés à des versions divergentes. André Guichaoua montre que des documents écrits sont accessibles et que les témoignages doivent être croisés avec ces archives : communiqués, discours, agendas, documents institutionnels et privés, correspondances, etc. Ainsi, dans l’annexe 97, l’auteur retrace, jour par jour, les activités du gouvernement intérimaire et de ses membres en indiquant et publiant les documents servant à cette reconstitution [4].

 

André Guichaoua insère systématiquement dans son texte de longs extraits de ses sources, afin d’amener le lecteur au plus près de l’analyse du processus qui a conduit à la décision et à l’exécution du génocide : « Dans ce qui se passa à partir du 6 avril au soir, on peut observer et étudier une stratégie criminelle en acte, où des décisions, des événements (et notamment les assassinats de personnalités politiques) vinrent chaque jour conforter les issues les plus radicales voulues par les plus extrémistes à l’heure de la « guerre ultime » » (p. 451).

 


Contextualiser la prise de décision
La perpétration du génocide est fréquemment attribuée à une détermination unique, tels la haine ethnique, la fureur populaire, ou bien encore les méfaits du colonialisme, du catholicisme missionnaire, des puissances étrangères, ou enfin l’attaque du FPR en 1990. D’autres récits l’attribuent à une causalité événementielle, l’attentat du 6 avril 1994. L’apport de cet ouvrage est d’enquêter sur les prises de décisions criminelles de quelques-uns et de les situer dans un contexte – contexte auquel ces décideurs ont adapté leur stratégie – dont sont décrites et la complexité et la rapide évolution. Sans pouvoir détailler, on peut mentionner la quasi immédiate démission des puissances étrangères, renonçant à tenter d’interrompre la spirale de la violence.

 


Il y eut également, des deux parties en conflit, le refus de toute négociation et, en conséquence, l’engagement dans une guerre qualifiée de « dernière » par chacun des belligérants. Il y eut enfin la capacité du gouvernement intérimaire de mobiliser les ressources de l’État, principalement celles de l’administration territoriale, dans tous ses niveaux hiérarchiques, en procédant aux épurations et aux assassinats de ceux qui n’acceptaient pas le programme génocidaire, en suscitant localement des massacres qui conféraient du pouvoir à ceux qui s’en emparaient. Ces consolidations et remodelages de l’encadrement territorial, par les autorités intérimaires, dont André Guichaoua retrace méticuleusement les interventions à partir du 12 avril, expliquent la rapide dissémination des tueries : le plus grand nombre de victimes fut assassiné au cours des six premières semaines consécutives au 7 avril.

 


Si les logiques immédiates de la politique étatique du génocide sont restituées de façon convaincante dans le temps court des quelques semaines (cent jours) où elle fut mise en œuvre, il reste à les situer par rapport à des enjeux antérieurs toujours déterminants. Les six premiers chapitres de l’ouvrage analysent, selon la même méthode d’exposition détaillée, les tensions et les conflits propres à la sphère politico-militaire des années 1973-1994. André Guichaoua connaît ce contexte pour y avoir enquêté pendant une quinzaine d’années, avant même 1994. C’est ainsi qu’il a constitué un réseau d’interlocuteurs avec lesquels il a dialogué sur l’évolution des enjeux politiques propres à la société rwandaise de cette époque. Ces chapitres détaillent comment la guerre d’octobre 1990 a justifié, pour le clan présidentiel et ses alliés, la radicalisation de sa politique d’appropriation du pouvoir, tandis que d’autres partis recherchaient les moyens de libéraliser l’espace politique. Ils analysent aussi comment la stratégie du FPR, fondamentalement une stratégie de prise du pouvoir, a été le prétexte des extrémistes pro-hutus pour former une coalition idéologique. Après l’attentat du 6 avril, lorsqu’il devint clair que le FPR gagnerait la guerre, l’idée que les Tutsis de l’intérieur puissent bénéficier de sa victoire leur fut intolérable : « L’entretien de la frénésie génocidaire devint une finalité en soi » (p. 589).

 


Logique accusatoire et recherche universitaire
L’accusation de négationnisme, déjà lancée contre l’ouvrage d’André Guichaoua, prend appui sur un seul argument : l’auteur ne considère pas que la planification du génocide remonte au moins à 1990. Ce type d’argument, de logique accusatoire, surdéterminé par la scène judiciaire du TPIR et autres lieux de procès, a ses partisans et ses enjeux politiques. Mais, du point de vue de la recherche historique, il ne me semble pas pertinent. Il me semble même qu’un parti pris immunologique doit être adopté par rapport à ce genre de discours et le livre d’André Guichaoua y aide.

 


Le terrain d’étude de cet ouvrage est clairement délimité : il s’en tient aux conflits entre les milieux de notables qui composaient le système politique rwandais, aux décisions prises par certains de leurs représentants, et aux conséquences de ces décisions. D’autres recherches, publiées ou en cours, attestent elles aussi, contre les attitudes purement polémiques voire l’ignorance tout court, la possibilité de controverses prenant appui sur une grande diversité d’enquêtes et sur des savoirs vérifiables. Ces travaux portent en particulier sur l’une des caractéristiques de ce génocide : la rapidité des massacres. Une rapidité qui n’aurait pas été possible avec la seule intervention des milices et des militaires. Il a fallu que des individus qui n’appartenaient pas aux mouvances extrémistes et n’avaient jamais été entraînés, physiquement et mentalement, à des pratiques de violence extrême participent, en nombre, aux tueries. La question de leur mobilisation est capitale, non moins que celle des résistances aux injonctions de massacre. Sur ce point précis également, la recherche universitaire doit affronter les visions manichéennes que certains médias et publicistes imposent dans le débat public.

 

 

 

Notes
[1] Le FPR était une organisation politico-militaire fondée par des éléments de la diaspora issue de la première génération des Tutsis qui avaient dû fuir leur pays lorsque, en 1961, des politiciens hutus prirent le pouvoir. Le 1er octobre 1990, il lança, à partir de l’Ouganda, une offensive militaire contre l’État rwandais. Il remporta la victoire en juillet 1994.

[2] The Prosecutor v. Théoneste Bagosora et al., Case No. ICTR-98-41-T Judgement and Sentence 540, 18 December 2008 : « 2113. Accordingly, the Chamber is not satisfied that the Prosecution has proven beyond reasonable doubt that the four Accused conspired amongst themselves or with others to commit genocide before it unfolded on 7 April 1994 ».

[3] Renaud Dulong, Le témoin oculaire. Les conditions sociales de l’attestation personnelle, Paris, Éditions de l’Ehess. 1998.

[4] L’auteur a constitué un corpus de 134 annexes, soit plus de 4 000 pages, consultables sur internet. Elles comportent des documents inédits, stratégiques pour la démonstration (dont le jugement de Bagosora reproduit dans l’annexe 133). Y figurent aussi des mises en forme intermédiaires de documents préparant l’analyse, mais trop longues pour être intégrées à l’ouvrage. 

Les désarrois des soldats de l’opération «Turquoise»

Les désarrois des soldats de l’opération «Turquoise»

 

Dans la zone qu’ils contrôlent, les soldats de l’opération «Turquoise» attendent la relève de l’ONU. Alors qu’ils sont confrontés à mille tâches, leur mission reste ambiguë. Et délicate…Ce fut, naguère, un bâtiment voué aux fastes du régime déchu. C’est désormais là, dans l’immense amphi de la préfecture de Kibuye, que s’esquisse le devenir de la «zone humanitaire de sécurité» (ZHS), établie le 4 juillet dans le sud-ouest du Rwanda par les troupes françaises. Du passé, le décor n’a retenu qu’un portrait haut perché du défunt président Juvénal Habyarimana. En guise de public, une centaine d’habitués hutus, résidents ou déplacés venus chercher refuge sous l’aile de l’opération «Turquoise». Théâtre aux armées? A la tribune, au pied de la scène que masque un immense rideau kaki, les acteurs ont pris place. Au centre, le colonel Patrice Sartre, patron du dispositif. C’est à lui qu’échoit, par la force des choses, un rôle délicat de composition: tout à la fois surveillant général, inlassable bienfaiteur et administrateur colonial. A ses côtés, quelques rescapés du répertoire d’hier: un bourgmestre, un médecin, deux anciens préfets. Et, non loin, ce duo de débutants noués par le trac: deux officiers – un Russe, un Autrichien – de la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (Minuar), censée prendre sous peu la relève du contingent tricolore.

 Gare au moindre accroc!

La pièce se joue tous les trois jours, lorsque se réunit en séance plénière le «comité d’initiative» local, mis sur pied par les «parrains» français. Sa mission? Combler le vide abyssal laissé par la débandade des notables, fuyant dans l’exil l’avancée du Front patriotique rwandais (FPR), maître à Kigali. Il sera question de pénurie de carburant, de latrines à creuser, des bâches que s’arrachent les sans-logis et des vivres dont ils manquent, du choléra, apparu la veille au camp voisin de Mabanza. Et, plus encore, du sort réservé par les vainqueurs à «ceux qui rentrent». L’inquiétude qu’éveille le départ annoncé du colonel, la terreur que suscite le FPR, la méfiance obstinée envers cette Minuar peuplée d’anglophones. A l’heure du passage de témoin entre soldats «turquoise» et Casques bleus – «tuilage», en jargon militaire – le moindre accroc s’avère fatal. Constat d’un officier épris d’Afrique: «En cas de fiasco, 500 000 déplacés filent illico au Zaïre. Un sans-faute. Et seuls quelques milliers choisiront l’exode.» «Un départ brutal, prédit en écho ce volontaire de Caritas, et c’est le chaos assuré.» Certes, après avoir juré de vider les lieux le 31 juillet, puis le 22 août, terme du mandat onusien, Paris envisage de différer quelque peu l’échéance. Scénario suggéré, au grand soulagement des Nations unies, par Edouard Balladur, lors de sa visite éclair à Goma et Kibuye. Certes, on promet de maintenir un bataillon de soutien logistique. Bien sûr, à Gikongoro (est de la zone), où une première compagnie ghanéenne a pris ses quartiers, des patrouilles mixtes s’ébauchent. Tandis que le détachement sénégalais s’emploie, dans le sillage des Français, à «conquérir» en douceur Kibuye. Sans doute finira-t-on par convaincre d’autres «amis africains» de fournir des Casques bleus. Ou par persuader le FPR de lever son veto à l’encontre des nations francophones du continent noir. Cela suffira-t-il? Qu’il s’agisse d’effectifs ou d’équipements, les promesses affluent, mais les actes tardent. La «zone sûre» paraît avant tout riche de zones d’ombre. Un patchwork de contingents peut-il agir avec autant de cohésion qu’une force homogène résolue, entre autres desseins, à entraver toute incursion du Front dans son sanctuaire? Epoque révolue, à en juger par le diagnostic qu’avancent en chœur un haut gradé tricolore et un observateur de la Minuar: «La ZHS fait partie intégrante du Rwanda, dont tout le monde, y compris la France, reconnaît le nouveau gouvernement. Dès lors, il s’agit de faciliter un transfert de souveraineté sans heurts.» Le consensus s’arrête là. «Turquoise, note amèrement l’officier onusien, a bloqué un temps l’horloge de l’Histoire. A nous de jouer avec, en prime, un désastre humanitaire imminent.» Singulier paradoxe: la France part en laissant, de fait, les clefs à un vainqueur combattu par les armes. Durement, au besoin. Flanquée d’un indolent troupeau de vaches et de chèvres, la maigre cohorte progresse sans hâte vers la frontière «franco-FPR». C’est ici, au col de Ndaba, que 65 000 Rwandais ont franchi la «ligne de contact» pour regagner leurs cases et leurs arpents. Comment deviner, au vu de cette paisible transhumance, que le tracé nord de la ZHS fut l’enjeu d’accrochages féroces? A la mi-juillet, un échange d’obus de mortier se solda ainsi par la mort de 12 combattants du Front. «Tir chanceux, convient un officier français, et qui aura porté. Le lendemain, l’un de leurs colonels s’est enquis des conditions d’admission à l’Ecole de guerre. Et, depuis, les tentatives de grignotage ont cessé. Il se borne, pour l’essentiel, à infiltrer des agents politiques venus prêcher le retour ou repérer les massacreurs.» Entrave-t-on leur croisade? «S’ils sont sans armes, non. D’ailleurs, nos intérêts convergent.» Le courant passe-t-il? Ce serait trop dire. On se voit, on se parle. Mais il arrive qu’un émissaire français, venu à l’improviste enquêter sur la mort suspecte de trois paysans, rentre bredouille après avoir lanterné une heure et demie face à une poignée de sous-fifres procéduriers. Et Kigali tient pour un camouflet la venue d’Edouard Balladur, le 31 juillet, dans la seule enclave échappant à son emprise. Pour quitter les huttes de branchages du camp de Ciyanika, Hamisi, jeune chef de chantier musulman, pose deux conditions: «Un, que les « inkontanyi » – maquisards du FPR – rentrent dans les casernes. Deux, que l’on désarme les Tutsi revenus du Burundi.» Dans le «no man’s land tacite» qui sépare les ultimes postes «turquoise» des guetteurs tutsi, naviguent au jugé et le ventre creux des déplacés hésitants. Le mal du pays et le spectre du choléra les poussent à rentrer. Les rumeurs de sévices, meurtres, bastonnades ou interrogatoires appuyés, infligés «en face» au nom de la chasse aux miliciens, déclenchent des refus désordonnés. «Comment? Je ne suis pas côté français?» Désemparé, ce Hutu vient d’apprendre que les contours du réduit épousent imparfaitement ceux de la préfecture de Kibuye. «Là-dessus, grommelle un officier supérieur, la Minuar nous a piégés. Elle a cédé au FPR.» Comment dissiper frayeurs et équivoques? Comment «fixer» le 1,2 million de déplacés hutu, tentés de suivre leurs protecteurs à l’heure du retrait comme ils suivirent leurs chefs dans la déroute? Sur le bureau du brillant lieutenant-colonel Erik de Stabenrath – un ancien de Sarajevo, comme le colonel Sartre – installé avec ses hommes au «village d’enfants» de Gikongoro, voici une imposante pile de tracts, rédigés en kinyarwanda: «Avis à la population. La guerre est finie, il ne faut plus avoir peur. Votre sécurité est garantie par la présence des forces françaises. Ceux qui vous incitent à fuir au Zaïre vous trompent. Là-bas, vous ne trouverez que la faim, la maladie, le désespoir et la mort (…). Tout individu surpris à piller ou à molester sera sévèrement puni.»

Un étonnant arsenal

Ce fut là la première tâche de Turquoise: restaurer un semblant de calme. A Cyangugu (extrême sud du lac Kivu), ville dépouillée jusqu’à l’os, on dut parfois faire le coup de feu contre les charognards, bandits armés et miliciens («interahamwe») en rupture de ban, friands de vivres, de tôles et de montants de fenêtre, aussitôt vendus côté zaïrois. Surpris en flagrant délit, les pillards devront un jour, sous la menace des légionnaires du lieutenant-colonel Jacques Hogard, ramener leur butin au dépôt du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Non loin de Gikongoro, dans ce poste avancé, les armes saisies quotidiennement enrichissent un étonnant arsenal. On y trouve des kalachnikovs, d’antiques MAS 36, voire un FM 24-29, mythique fusil-mitrailleur des campagnes d’Indochine. Caritas, Care, AICF: les trop rares organisations non gouvernementales (ONG) engagées dans le Sud-Ouest savent gré à Turquoise d’avoir «pacifié» la zone. Et de les épauler sans rechigner, dépannant, le cas échéant, un camion resté en carafe dans la forêt de Nyongwe. Quand elle n’assume pas seule la survie d’un camp de fortune. «Un appui logistique énorme», tranche Philippe (Solidarité). C’est donc sans allégresse que tous voient paras et marsouins remballer leur paquetage. L’action prendra souvent un tour très politique. On verra, ici, un officier recevoir la reddition d’une poignée de ministres. Ou éconduire, là, des notables en quête de retraite, avant d’inciter les cadres de l’armée vaincue à se dissocier d’un gouvernement en exil «qui a amplement démontré sa nullité». Parfois, tel sous-off cède à la tentation de faire la police ou d’administrer la justice. Excès de zèle inopportun, au dire de ce capitaine, partisan d’un retrait rapide: «On ne va pas enquêter sur un vol de moto et juger son auteur. Car, à ce stade, l’alternative est simple: ou partir ou rejouer la colonisation.» C’est que, dans un secteur guetté par l’anarchie, il fallut parer au plus pressé. «Plus d’Etat, constate le lieutenant-colonel Hogard. Un préfet disparu dans la nature. Aucune force de maintien de l’ordre. Pas l’ombre d’un service public. Nous avons donc remis en marche l’usine d’électricité et la centrale des eaux.» Là où, échappant au vent de folie antitutsi, gendarmes et gardes communaux ont tenté en vain d’entraver les pogroms, on s’efforce même de rétablir leur autorité. Prélude à la reconstruction d’une administration locale. Kibuye a son «comité», Gikongoro aura bientôt le sien. S’y côtoieront un journaliste, un médecin, un ingénieur agronome et un ex-ambassadeur à Moscou. Coincés entre le marteau FPR et l’enclume des miliciens impénitents, ces courageux volontaires risquent gros. Le seul fait d’avoir échoué en zone française les rend suspects aux yeux des uns. Tandis que les autres les affublent du costume peu flatteur de «collabos». Ainsi, Fidèle Uvyzeye, 46 ans, préfet de Gitarama, destitué en mai dernier, aujourd’hui chargé – tâche ingrate – de répartir les secours du camp de Nyamishaba. Parce qu’il prêche le retour, on le suspecte de complicité avec le FPR. «Franchement, j’ai peur», avoue ce géologue formé à l’école soviétique. Il a, sous l’égide du colonel Sartre, rencontré par trois fois le colonel Charles ou le major John, chefs locaux du Front. De là à envisager sereinement l’arrivée des vainqueurs… «Au fond, j’ignore ce qu’ils pensent vraiment de nous.»

Châtier les assassins

Les nouveaux maîtres ont le choix des armes. Ils peuvent demain, au risque de vider la zone pour longtemps, parachever en force leur triomphe militaire. D’autant que la base rêve de vengeance. Rescapés de Nyarushishi et miraculés de Bisesero, les Tutsi veulent châtier les assassins. On en vit certains, tout juste exfiltrés d’une zone hostile, injurier et menacer les Hutu errants que croisaient leurs camions. Dans le Bugesera (Sud), des exilés de 1959, venus du Burundi, s’emparent de fermes à l’abandon. S’il parvient à «surmonter sa victoire», le FPR peut aussi, plus sagement, et à condition de maîtriser ses ultras, opter pour la transition douce. Le 24 juillet, Fidèle et ses amis ont adressé à Kigali un courrier tout à la fois inquiet et déférent. Ils y rappellent les engagements de retenue pris envers réfugiés et déplacés. «Pour convaincre les gens de rentrer, ces garanties ne suffisent pas, avance le père André Sibomana, rédacteur en chef de "Kinyamateka », revue incisive honnie par l’ancien régime. Des actions s’imposent. Il faudrait par exemple que le pouvoir sanctionne publiquement les agents du FPR coupables "d’exactions.»

A Kibuye, la réunion du «comité d’initiative» touche à sa fin. Devant la préfecture, on s’attarde quelque peu. Deux Rwandais devisent en allemand avec le Casque bleu autrichien. Lequel promet d’élucider le sort d’une poignée de déplacés, dont l’entourage a perdu la trace depuis leur retour à Kigali. Désireux de retrouver là-bas son ministère, un fonctionnaire légaliste confie au colonel Sartre, promu messager en la circonstance, une offre de service. «Notre but, lance l’officier français, n’était pas de laisser un bon souvenir.» Sur ce point, nul doute qu’il aura échoué.

 

Vincent Hugeux, envoyé spécial de l’Express- publié le 04/08/1994 mis à jour le 17/12/2003. (Le titre et les sous-titres sont de l’auteur, les illustrations sont de le fait de l’association France turquoise)